Projet urbain : une ville morcelée ?
Du lourd et du concret. C’est avec le projet urbain qu’a démarré samedi 5 septembre la série de débats organisés par la municipalité dans le cadre du lancement de l’élaboration de son Projet de ville.
À 13 h 30, l’architecte de l’espace Déziré, natif de Saint-Étienne, Laurent Bérenger, l’urbaniste Jean-Claude Schmid, le premier adjoint Joachim Moyse et le maire, conseiller général Hubert Wulfranc ont pris place sur l’estrade. Face à eux, une bonne soixantaine d’habitants n’ont pas hésité à donner leurs points de vue.
Au cœur de la réflexion, le logement social, la mixité sociale, la densité de logements, le découpage en quartiers, le commerce local… Autant de sujets qui ont permis de balayer nombre de problématiques auxquelles la Ville est confrontée.

Pour lancer la discussion, l’animateur des débats, Bruno Lafosse pose une première question provocatrice : "M. Bérenger, si vous aviez ce crayon et cette gomme magiques que l'on voit parfois chez architectes des émissions de télévision, qu’est-ce que vous effaceriez ou dessineriez à Saint-Étienne-du-Rouvray ?" Réponse sur le même ton de l’intéressé : "Quand on évoque l’urbain, on ne fait pas de la décoration, mais on bâtit sur du très long terme. Avant de décider quoi que ce soit, l’architecte doit prendre le temps d’aller sur le terrain, de rencontrer les habitants, de comprendre leurs attentes. Nous sommes dans une ville morcelée avec la nécessité de recoudre un peu tout cela." Jean-Claude Schmid abonde : "La ville qui s’est construite très rapidement, avec violence même. Après cela, comment y tisser du lien ? En développant les transports sans doute, mais aussi par exemple en réfléchissant à ouvrir des équipements publics qui concernent l’ensemble des habitants, dans un quartier. Même si, ce n’est pas simple, il n’y a qu’à voir la récente polémique concernant la médiathèque de Rouen à Grammont."
"Sait-on encore vivre ensemble ?"
Logiquement la question de la mixité sociale arrive alors dans le débat. Avec une grande interrogation : sait-on encore vivre ensemble ? "Vouloir faire de la mixité sociale à tout prix est un leurre, redoute Jean-Claude Schmid. C’est un fait social : les gens ne veulent pas aller s’installer dans des quartiers stigmatisés. Tout le monde est d’accord sur la nécessité d’avoir, de construire du logement social, mais pas à côté de chez soi. Par ailleurs, on observe que ceux qui acceptent d’y vivre, se voient appliquer des surloyers dès que leurs ressources dépassent les plafonds et même sont contraints de quitter leur logement au bout de trois années."
Dans le public, Jean Vallée, responsable départemental de la Confédération nationale du logement (CNL), rappelle "qu’en 1974 la mixité existait bien au Château Blanc. Médecins, instituteurs… ils sont tous partis". Le premier adjoint, Joachim Moyse, a indiqué que la question du logement était celle qui arrivait en tête des préoccupations des habitants, à égalité avec l’emploi, lors des permanences d’élus. "On sait bien que nombre de logements du Château Blanc ne correspondent plus aux aspirations des habitants…" Avant de poser le problème de la mixité à une échelle plus large : "La ville appartient à une agglomération, et il n’est pas normal que certaines communes ne fassent aucun effort pour en construire sur leur sol."
L’architecte Laurent Bérenger tient alors à revenir sur une idée largement répandue et pourtant fausse selon lui. "Contrairement à ce que l’on peut imaginer, le logement social est aujourd’hui souvent de très bonne qualité. Dans ce domaine, il est intéressant d’aller voir des expérimentations innovantes menées dans certaines villes. C’est le cas de Dunkerque par exemple qui vient de missionner le même architecte pour réaliser des logements commercialisés par un promoteur et ceux gérés par un bailleur social. Dans tous les cas, la mixité sociale passe par la qualité des logements sociaux."
Étaler la ville ou la densifier ?
Pour ceux qui imaginent que Saint-Étienne-du-Rouvray est une ville très densément peuplée, l’urbaniste Jean-Claude Schmid fournit des éléments de comparaison : à Rouen, il y a 5 158 habitants au km2 ; à Sottevile-lès-Rouen, 4 128 et à Saint-Étienne, 1 594, avec toutefois ici un paramètre à prendre en compte une différence notable dans la commune, la présence de la forêt sur 1/5e de son territoire. "Il y a aussi une idée toute faite qu’il convient de balayer : ce ne sont pas dans les ensembles que la densité est la plus forte, mais bien dans les centres anciens. Et quoi qu’il arrive, il y a aujourd’hui nécessité de prévoir une certaine densité d’habitat ne serait-ce que pour limiter les déplacements."

Cette question de la densité, du choix de construire tels logements plutôt que tels autres, se pose sans cesse aux décideurs locaux. Le maire souligne d’ailleurs la contradiction qui existe entre les demandes formulées par les habitants qui ne veulent que du "pavillonnaire" et la réalité économique. "Le pavillonnaire est très gourmand en foncier, il augmente les transports, accroît les frais d’entretien de voirie et nécessite la mise en place d’équipements publics supplémentaires." En clair, la maison coûte chère à la collectivité. Elle coûte chère aussi aux petits propriétaires, notamment ceux qui habitent dans des logements anciens et qui n’ont pas les moyens d’engager des travaux de rénovation pour en améliorer l’isolation par exemple. "Aujourd’hui on parle beaucoup d’éco-quartiers à construire, mais le plus gros chantier en matière de développement durable, il est à mener dans les centres anciens où les îlots d’habitats dégradés sont nombreux. Le développement durable doit être une priorité accessible à tous. Il n’est pas possible de créer des îlots de bien-être accessibles à ceux qui ont des moyens, cela deviendrait des ghettos de riches", a martelé le maire.
Forêt et nuisances sonores : questions d'environnement
Un habitant du centre ancien, Pierre Ménard, a pour sa part insisté sur la question de la qualité des habitations mais aussi de l’accès aux services (commerces, médecin…) notamment pour une population vieillissante.
Des habitants ont également profité de cette tribune qui leur était offerte pour faire part de leurs griefs. Cela a été le cas de Gilbert Barthélémy fervent défenseur de la forêt du Rouvray : "Si l’habitat social est une question noble, la nature l’est aussi… Pourquoi détruire la forêt pour y mettre du béton alors que c’est un bien précieux qui appartient à tout le monde ? e Le maire a rappelé que la forêt était protégée derrière la Rocade Sud, que la forêt urbaine de loisirs allait persister… Quant au Technopôle, il pose l’épineuse question du compromis entre qualité de vie et enjeu social", a rappelé Hubert Wulfranc.
Un dernier intervenant a évoqué les nuisances sonores, "terriblement insupportables", provoquées pour beaucoup par les deux-roues et quads. "Dans certains quartiers c’est invivable", a-t-il dénoncé. Le maire a confirmé le caractère préoccupant du sujet parlant de révélateur "d’une société de plus en plus violente".
Dessins : Christian Colin